Réflexion d’un été

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Réflexion d’un été

En relisant les poèmes de ma chère Anna, je suis tombé sur un ovni, objet versifié non identifié, que je mets ici, modestement, en perspective.

Michel-Ange dans ses Sonnets formule ainsi le véritable amour :

« Je dois aimer en toi cette part que toi-même tu aimes ; c’est ton âme. Pour m’éprendre de ton âme, il me faut puiser non en mon corps seul, mais bien en mon âme ».

Anna de Noailles, la poétesse de sang princier à cheval sur deux siècles, en négatif, nous livre ici, un poème sur l’amour de surface, qui ne peut qu’être que de glace face au feu de la passion.

Surface et profondeur de l’amour ; trop souvent nous nous arrêtons (dans tous les sens du terme) aux évidences corporelles, alors même qu’elles sont surtout, aussi, un chemin vers une densité, une authenticité vertigineuses. La durée de l’amour se nourrit de tous les instants, de tous les états d’âme, le temps de l’amour est davantage prisonnier de l’instant (aveuglé par lui), de l’instinct, et confond l’avoir et l’être.

Si nous cherchons l’accord de l’autre et pas seulement son corps, il faut entendre cet accord comme une entente, une correspondance qui engage les êtres plus loin qu’ils ne le veulent, ou le peuvent.

Oui, l’Amour est harmonie !

 

Dissuasion, c’est le titre de ce curieux poème extrait du Cœur innombrable de 1901. Notez le mot moins commun aujourd’hui de munificence au sens de générosité. Le titre, je ne sais pas pourquoi, me semble peu poétique, et se trouve placé entre deux chansons (deux poèmes), la chaude chanson et la chanson du temps opportun, comme si Anna avait chassé un moustique le temps d’une méditation champêtre.

 

Fermez discrètement les vitres sur la rue

Et laissez retomber les rideaux alentour,

Pour que le grondement de la ville bourrue

Ne vienne pas heurter notre fragile amour.

 

Notre tendresse n’est ni vive ni fatale,

Nous aurions très bien pu ne nous choisir jamais ;

Je vous ai plu par l’art de ma douceur égale,

Et c’est votre tristesse amère que j’aimais.

 

La peine de nos cœurs est trop pareille, et telle

Que nous nous mêlerions sans nous renouveler :

Évitons le mensonge et la brève étincelle

D’un désir qui nous luit sans pouvoir nous brûler.

 

La vie a mal gardé ce que nous lui donnâmes,

Rien du confus passé ne peut se ressaisir ;

Nous aurions tous les deux trop pitié de nos âmes,

Après l’oubli léger et fuyant du plaisir :

 

Car nous entendrions sangloter notre enfance

Pleine de maux secrets, toujours inapaisés,

Que ne rachète pas, dans sa munificence,

La réparation tardive des baisers…

 

Pour conclure, Anna se montre ici épicurienne, au sens noble, car elle ne refuse ni les baisers, ni le plaisir, mais elle sait que ces caresses du corps ne pourront pas apaiser la douleur de l’âme, cette blessure métaphysique qui n’a pas de remède, sinon des remédiations. En même temps, elle ne parle que du coeur, comme si elle excluait d’emblée l’âme de ce jeu.

Si vous avez l’occasion d’aller au Père-Lachaise vous pourrez vous arrêter sur sa tombe, mais son sacré cœur est à Amphion-les-Bains en Haute Savoie, quant à son âme ?

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