Tu sais que je vais mourir, fils ?

« Tu sais que je vais mourir, fils ? »

Je ne sais rien de ce pays, j’y ai fais de la randonnée, j’y ai bu de la Guinness, j’ai aimé ses paysages, mais j’ai raté l’essentiel, l’âme des irlandais, leur beauté simple et chaleureuse.

Sorj Chalandon nous touche au-delà des mots, il nous donne un peu de la force qui donne la victoire aux faibles.

Sinn Féin, en gaélique, nous-mêmes.  Les irlandais se libéreront par eux-mêmes. 

Si vous n’avez pas lu « Mon traître », paru en 2008, vous ne connaissez pas encore, Antoine, le petit français, amoureux d’une histoire qui n’est pas la sienne. Et finalement, il est chacun de nous face au destin de Tyrone Meehan, fasciné par une existence hors du commun. Il ira le voir une dernière fois à Killybegs pour lui poser la seule question qui vaille la peine, et qui pourrait lui en faire, celle de leur amitié.

Je pleure des larmes d’homme, chaque fois que je relis et que je vis avec toutes les fibres de mon être, cette scène déchirante de l’adieu des amis pour la vie. Je sais, j’ai perdu mon ami de vie, il y a longtemps maintenant, mais je suis Antoine se serrant contre ce corps rustique et ce vieux pull de laine.

« _ Tu ne m’as pas répondu, a murmuré Antoine.

J’étais glacé, corps tombeau. J’ai eu mal. Une douleur vive, un couteau planté de la gorge au cœur. Et j’ai ouvert mes bras. A lui, à Jack qui me manquait »

Une étreinte étrange, comme un aveu de trahison, mais de quelle trahison? Non pas celle de l’IRA, celle d’une amitié faite de tourbe, de bière brune, de froid humide et de fumée, celle qui empeste les sentiments confus et les chemins boueux.

Le plus beau moment de ce livre, peut-être quand Tyrone croise les yeux de la fille de O’Doyle, ce regard pur, rempli de bonheur simple et d’espoir aussi.

«  Lorsque Mike a tiré le rideau sur les yeux de sa fille, j’ai fermé les miens. Je garderais cet instant. Cette insouciance, cette innocence, et cet amour pour moi. »

Denis Donaldson qui a inspiré le roman est mort en 2006, sur la photo qui commence cet article, il est sur la gauche de Bobby Sands un des martyrs des grèves de la faim faisant suite au mouvement sans résultat du Dirty protest.

Le traître et le héros sur la même photographie, si près et si loin désormais. La mort de Tyrone et celle de Donaldson se ressemblent, brutales et froides.  Mais ils étaient morts depuis longtemps et respirent depuis dans le silence et la paix de leur pays.

On dévore ce livre car on a faim d’humanité. Si la trahison nous fait si mal, c’est que nous nous en savons capables. Choisir une existence c’est nécessairement se tromper soi-même, c’est accepter l’inacceptable.

 « J’ai tellement peur… », les derniers mots de Tyrone ne sont pas destinés à ces bourreaux, mais à son histoire…

Le retour à Killybegs, c’est le retour à soi plus que le retour chez soi !

« J’ai salué mon retour. Les malheurs de ma mère. Les poings de mon père. J’ai revu mes frères, mes sœurs, entassés dans le grand lit, par terre sur les paillasses. J’ai compté leurs ombres dans l’obscurité. Salut à tous, mes amours. La nuit va être longue. La plus longue nuit qu’un homme ait vécue. Et même s’il se relève, le jour ne viendra plus. Ni le printemps, ni l’été, rien d’autre que la nuit. »


Laisser un commentaire