La maladie comme toute situation extrême interdit-elle la liberté ?
« Me voilà tuberculeux par exemple. Ici la malédiction (et la grandeur). Cette maladie, qui m’infecte, m’affaiblit, me change, limite brusquement mes possibilités et mes horizons. J’étais acteur ou sportif, je ne puis plus l’être. Ainsi négativement je suis déchargé de toute responsabilité touchant ces possibilités que le cours du monde vient de m’ôter. C’est ce que le langage populaire nomme être diminué. Et ce mot semble recouvrir une image correcte: j’étais un bouquet de possibilités, on ôte quelques fleurs, le bouquet reste dans le vase, diminué, réduit à quelques éléments. Mais en réalité il n’en est rien cette image est mécanique. La situation nouvelle quoique venue du dehors doit être vécue, c’est à dire assumée, dans un dépassement. Il est vrai de dire qu’on m’ôte ces possibilités mais il est aussi vrai de dire que j’y renonce ou que je m’y cramponne ou que je ne veux pas voir qu’elles me sont ôtées ou que je me soumette à un régime systématique pour les reconquérir. En un mot ces possibilités sont non pas supprimées mais remplacées par un choix d’attitudes possibles envers la disparition de ces possibilités. »
Sartre
Cahiers pour une Morale (1947/48)
Explication du texte
La maladie nous touche de plein fouet dans notre élan de vie, elle nous diminue, et obscurcit soudain notre horizon. Fatalité, contrainte aliénante, pour l’homme du quotidien par elle nous sommes désormais moins libre.
Or c’est justement cette évidence, ce préjugé que Sartre nous invite à remettre en cause.
La liberté en effet ne serait-elle déterminée que par les possibles qui s’offrent à elle ?
La thèse sartrienne nous conduit à affirmer contre l’opinion commune que la liberté n’est pas à la mesure des possibles, mais dans la mesure du possible !
Il existe, dans toute situation un espace propre à notre liberté.
La maladie n’est pas notre faute, elle est cependant désormais notre horizon, nous devons la faire naître. Je me dois d’affronter « ma vie vivante de malade » dit Sartre.
Le texte commence par une argumentation constituée du regard populaire (simpliste) que la seconde partie au service de la thèse existentialiste viendra réfuter.
L’image d’une liberté amputée comme physiquement de son potentiel doit céder la place à celle de l’homme libre et responsable se confrontant à sa vie, aussi cruelle et douloureuse soit elle. Encore faut-il que celui-ci en soit capable, car le lâche ou l’homme de mauvaise foi sera non pas malade (pour-soi) mais sa maladie (en-soi).
La métaphore du bouquet de possibilités est la charnière qui réunit en les opposant les deux lectures de la maladie. Un bouquet est-il plus beau quand il a davantage de fleurs ? Moins de fleurs permettra de découvrir celles qui demeuraient dissimulées ou les détails qui se trouvaient cachés. Ainsi devant la maladie mon existence prend un nouveau sens, éclairée d’un nouveau jour.
On peut cependant s’interroger sur la liberté qui reste au malade d’Alzheimer. Elle sera en aval de la maladie, car en amont elle fait du sujet un « en-soi ».

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