Selon Sartre : On a la guerre qu’on mérite !

Extrait de l’Etre et le Néant suivi de l’explication du texte.

Ainsi n’y a-t-il pas d’accidents dans une vie; un événement social qui éclate soudain et m’entraîne ne vient pas du dehors; si je suis mobilisé dans une guerre, cette guerre est ma guerre, elle est à mon image et je la mérite. Je la mérite d’abord parce que je pouvais toujours m’y soustraire, par le suicide ou la désertion ces possibles ultimes sont ceux qui doivent toujours nous être présents lorsqu’il s’agit d’envisager une situation. Faute de m’y être soustrait, je l’ai choisie; ce peut être par veulerie, par lâcheté devant l’opinion publique, parce que je préfère certaines valeurs à celle du refus même de faire la guerre (l’estime de mes proches, l’honneur de ma famille, etc.). De toute façon, il s’agit d’un choix. Ce choix sera réitéré par la suite d’une façon continue jusqu’à la fin de la guerre; il faut donc souscrire au mot de J. Romains « A la guerre, il n’y a pas de victimes innocentes. » Si donc j’ai préféré la guerre à la mort ou au déshonneur, tout se passe comme si je portais l’entière responsabilité de cette guerre. Sans doute, d’autres l’ont déclarée et l’on serait tenté, peut-être, de me considérer comme simple complice. Mais cette notion de complicité n’a qu’un sens juridique; ici, elle ne tient pas; car il a dépendu de moi que pour moi et par moi cette guerre n’existe pas et j’ai décidé qu’elle existe. Il n’y a eu aucune contrainte, car la contrainte ne saurait avoir aucune prise sur une liberté; je n’ai eu aucune excuse, car, ainsi que nous l’avons dit et répété dans ce livre, le propre de la réalité-humaine, c’est qu’elle est sans excuse.

Explication de ce texte

Il faut toujours vouloir ce que l’on fait, et faire ce que l’on veut. Certains voudront voir dans la guerre qui fait irruption dans leur vie une atteinte définitive à leur liberté. Or paradoxalement, pour reprendre la formule de Sartre dans la République du silence, je n’ai jamais été aussi libre que dans la guerre. Elle me permet d’affirmer ma liberté, il y a urgence à se choisir, à se déterminer. A l’évidence je n’ai pas choisi cette situation extrême, mais il est de ma responsabilité d’y découvrir et d’y manifester ma liberté. « On a la guerre qu’on mérite » dira Sartre un  peu plus loin dans son ouvrage.

Il y a nécessité de se choisir, on ne peut y échapper, ce choix (néantisation des possibles) impliquant une nécessaire responsabilité. Notre liberté est entière, même et surtout quand son horizon est limité. A l’instar de la maladie qui ne me diminue pas mais concentre les possibles de ma réalité.

En même temps, il faudra interroger l’autonomie réelle d’un homme face à sa liberté et devant une situation extrême qui ne le détermine pas mais le contraint à se déterminer. Faire la guerre ne manifeste pas toujours un courage héroïque, il s’agit peut-être d’une lâcheté devant ses propres principes ou d’une obéissance mécanique à une éducation ou une morale.

L’extrait que nous expliquons, initie d’abord la nécessité d’une mobilisation de la liberté, le dépassement d’un obstacle rencontré, le choix de son être, le choix de soi-même. Ensuite, Sartre insiste sur l’entière responsabilité de notre attitude face à la guerre. Le choix n’étant jamais définitif (réitération), nous avons toujours le loisir de changer notre attitude. Si nous le voulons pour nous et par nous cette guerre peut ne pas exister, la faire c’est l’alimenter, la faire grandir, la faire vivre. La contrainte n’existe que devant l’obligation à se mobiliser ou à se laisser mobiliser. Etre libre c’est toujours vouloir ce que nous faisons (être) et non pas faire ce que nous voulons ( nous ne pouvons pas faire que la situation de la guerre ne se présente pas à nous).

Pour illustrer ce texte on peut penser à Ferdinand, le héros de S. Zweig dans la Contrainte, cet homme qui fuit la guerre, finit par s’y résoudre pour enfin la rejeter avec horreur devant la réalité des blessés. Notons aussi que l’expression de Jules Romains peut se comprendre si l’on distingue les innocents victimes (enfants…) et les victimes innocentes (acteurs et donc auteurs du conflit).

Compléments au corrigé de l’explication de texte de :

Sartre « Si je suis mobilisé dans la guerre… »

 

Deux objectifs :

Saisir la dynamique argumentative de l’auteur et valoriser les points les plus spécifiques

Problématique de Sartre :

Dans certaines situations la liberté de l’individu est-elle moindre, voire absente ? Si tel n’est pas le cas, alors la responsabilité de l’homme est toujours engagée dans ses actes et il ne peut jamais s’en excuser sous peine de mauvaise foi.

Engager une distance critique, il s’agit de nuancer ou de d’interroger les zones d’ombre, de fragilité ou au contraire d’accentuer les idées de l’auteur.

La notion de culpabilité fait que le soldat même s ‘il intériorise la guerre ne peut se départir de sa responsabilité. Il n’y a pas de sale guerre, il n’y a que des salauds… Le soldat n’est pas acteur de la guerre, il est l’auteur !

Je n’avais pas le choix est une excuse qui ne tient pas… Donner corps à la guerre, donner son corps c’est aussi donner de son esprit c’est la faire naître, c’est devoir en assumer la paternité.

On peut sans doute aussi interroger l’innocence des civils dans le conflit, tous n’avaient pas fait le choix du risque. Mais plus généralement, il faut considérer la lucidité, la conscience de chacun devant son obligation d’être libre. Le fatalisme social est ici à souligner, certains n’ont pas appris à témoigner de leur liberté, et devant certains choix se sentent prisonniers d’un destin. Or ce n’est pas la guerre qui s’impose mais la situation de la guerre.

Se mobiliser et se laisser mobiliser témoignent de deux rapports bien distincts à la liberté de choix !

Assumer un choix ce n’est pas le subir mais le vouloir à chaque instant et savoir qu’à chaque instant nous pouvons le désavouer, le soldat d’hier est peut-être le déserteur d’aujourd’hui et le résistant de demain.


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